Jouissant du silence sur ces quais embrumés,
Je distingue à travers les croisées quelque vie ;
Ces êtres qui veillent encore sans envie,
Les forçats, les solitaires, les mal-aimés ;

Mes amis inconnus, compagnons d'infortune
En quête d'affection, d'oubli ou d'assommoir,
Connivence des maux, concert du désespoir,
Ô misère infinie, solitude opportune...

Venant briser mon soin, se tire à l'horizon
Une fragile allure enveloppée d'un châle
Qui borde et dissimule un visage si pâle
Qu'on le croirait chanter quelque triste oraison.

Comme le vent souffle sur ces quais gris et vides,
Le puissant Éole, sensible à mon émoi,
S'empare du foulard et découvre pour moi
Ce charmant visage constellé d'éphélides.

C'était comme voler un trait de nudité :
Ses pommettes rondes, ses yeux de chrysoprase,
Ô ses longs cheveux roux que le soleil embrase,
Qui dansent sous l'aurore avec légèreté.

Aurore, est-ce son nom ? Je me plais à le croire.
Trop calme, trop belle — le nacre d'un éveil —
ne pouvant que se joindre au lever du soleil,
Elle pourtant si triste sans son châle en soie noire.

Le suivant du regard, ses yeux opalescents
croisent les miens. Ô Dieu ! Quelle mélancolie !
Seigneur... c'est elle aussi une sœur d'agonie
— Larmes invisibles, cœur et âme ignescents.

La locomotive, crachant de la fumée,
S'approche. Aurore s'avance de trois pas.
Elle fuit mon regard et ne me parle pas.
Elle se laisse choir sur la voie embrumée.