Ô ciel ! Ô nuit ! Ainsi, c'est donc cela déchoir...
Nulle imprécation, nulle colère divine ;
La sentence ? pas même une phrase assassine
— Seule la gravité qui reprend son pouvoir.

Ô tant d'æons passés tout en haut de mes nues
À observer, taiseuse, ces morts advenues.
De mon éternité, j'ai épié tant d'horreurs,
Contemplé massacres, agonies et malheurs :

J'ai vu le déluge s'abattre,
Oui, anéantissant chaque âtre,
Engloutissant des monts glorieux,
Des plaines, des hameaux heureux
— Ce jusqu'aux dernières chandelles.
J'ai pu admirer, grâce à elles,
Les trompettes de Jéricho,
Les murs tomber sous leur écho.
J'ai pu voir la chute de Troie
Et Ulysse servir de proie ;
Ménécée sauter des remparts,
Thèbes offerte aux charognards.
J'ai vu l'Acropole souillée
En haut d'une Athènes pillée ;
Et sur le mont sacrificiel
Le fils de Dieu monter au ciel
Comme moi j'en tombe, bannie.
J'ai vu Rome en une sanie
S'anéantir nonchalamment,
Elle qui était au firmament.
J'ai vu des vagues de croisade
Rouler sur l'Orient, myriade
D'hommes armés qui se jeta
Pour sauver la Terra Sancta.
J'ai vu la peste se répandre
Et des milliers d'incendies prendre,
Le déclin de tant de nations,
L'agonie de tant de passions.

Les prunelles vides, bien qu'emplies d'amertume,
J'observais, aride, tragédies et splendeurs.
Nulle ne m'a touchée, moi, parmi ces malheurs,
Comme son affliction infinie — et sa plume.