L'Orgueil des drapeaux et des flammes

Alors qu'à l'horizon Sòl se couche,
La nef glisse sur cette mer farouche
Où voudraient se refléter les étoiles
— Et la tourmente chahute les voiles.
Le bateau roule, tangue, inglorieux ;
Danse, comme ivre, sur les flots furieux.

Mais ces flots, houleux, écarlate,
Que le soleil déclinant irradie,
Mêlent à leur fauve incendie
La mordorure qui éclate
Soudainement à la surface :
Le Kraken, sinistre carcasse.
À l'autre bout des continents,
Dans bien des lieux fascinants,
Ulysse aussi avait lutté :
Par Scylla, persécuté,
Ou souffrant de Poséidon
La colère. Ni abandon
Ni résignation ne chantaient
Dans sa tête. Ses vœux n'étaient
Que courage.
La même scène,
Sur la mer hyperboréenne
S'illustre : Ce n'est non Scylla
Mais le Kraken qui se tient là
— Et Njörd dépourvu de pardon
En place de Poséidon.
Ce terrible monstre marin
Surgi de l'abîme profonde
Est une incarnation immonde
Du poing de Njörd, le souverain
Des vastes mers, du feu, du vent
— Il est le gardien malfaisant.

Les tentacules de la bête
Sont de puissants doigts ; la tempête
Qu'ils provoquent en saisissant
Le kenar le secoue passant
De bâbord comme de tribord
Tous les marins par dessus bord.
Et la mythique pieuvre enchaîne
Ce dragon fatigué, l'entraîne
Dans les profondeurs — son donjon
— Lui offrant l'ultime plongeon.

Avec une certaine nonchalance,
À son arbre, le pendu se balance.
Comme il est fier de son nouveau collier !
Et s'il fallut au dos ses deux poings lier,

C'était pour mieux exposer à la horde
Sa somptueuse parure de corde.
Il se pavane, le menton bien haut,
Lui qui hennissait quelques jours plus tôt.

Le faisandage ronge sa peau brune ;
Des vers en sortent comme d'une prune.
Pourtant, le soir, quand souffle l'aquilon,
Comme s'il était joué du violon,

Il danse tel un faune, cabriole,
Claque son intestin sur sa guibolle ;
Il vole au gré du vent, comme un drapeau
— Parfois tombe même un bout de peau.

Le matin, sa carcasse reposée
Qui ruisselle d'une fine rosée
Aime à accueillir quelques étourneaux
Utilisant comme des marches d'escabeaux

Ses côtes décharnées. Là, ils picorent
Sa chair, extirpent des vers qu'ils dévorent.
Un vol de corbeaux s'est plus tôt repu
De ses yeux et de son visage lippu.

Ainsi, hormis quelques lambeaux pendants,
Ce visage n'a gardé que ses dents.
Mais le pendu ne reste pas de marbre :

Sans lèvres, il apparaît souriant.
Quelle joie ! il peut enfin, insouciant,
Se balancer à la branche d'un arbre.

Comme je marche seul à travers les bois sombres,
Hagard, accompagné d'à peine quelques ombres,
Sous ce feuillage épais mon penser semble vain.

Pourtant, j'entends frémir comme une créature ;
Ce léger bruissement — celui de la nature —
N'est que l'incarnation du silence divin.

Mais comment pourrais-je tolérer sa présence ?
Moi qui ai refusé de prêter allégeance.
Comment pourrais-je ? — j'ai brûlé Sa maison.
Oui ! de mes mains brûlé ! et pourtant sans raison...

Et ici ne s'est pas arrêtée ma démence
Car j'ai aussi tué, chargé de véhémence
— Tué avec raison cet enfant de putain,
Le laissant à terre... pathétique pantin.

J'ai beau eu vénérer des divinités mortes,
J'ai beau eu incendier de notre Dieu les portes,
J'ai beau eu refuser d'emplir pour Lui les sportes,
J'ai beau eu mépriser jusqu'aux derniers cloportes,

Quand je m'assois au sol avec un mauvais vin,
Que je ferme les yeux, refusant Sa présence,
Son silence brille comme une incandescence
Sur mes pensées noires — le silence divin.

Voyant l'aigle chaque jour le soleil frôler,
Hanté par l'ombre pesante du purgatoire,
Tel Icare s'élançant de son promontoire,
Pour fuir les ténèbres, je voulais m'envoler.

Par Vanité, j'approchais de l'Astre ocellé.
Je voulais égaler Sa bonté, sans savoir
Qu'à trop approcher la Lumière, ce pouvoir
Allait désagréger mon faible corps ailé.

Mais j'ai compris durant ce tourbillon sans fin :
Il m'a offert les ténèbres — cadeau précieux.
Je n'ai besoin ni de lueur, ni de prière ;

Et quand cette chute s'arrêtera enfin,
Je me relèverai, le regard vers les cieux,
Car mort, mon âme deviendra pure lumière.

Souvenirs de 1870

Revivant le meurtre d'Abel
Par ce spectacle surréel
À terre drapeau glaive en main
Attaquée au bord d'un chemin
La jeune femme aux longs cheveux
Par un Caïn fuligineux
Le sinistre aigle noir de Prusse
Sans qu'aucune autre issue ne fut-ce

« Ô spectacle ! ainsi meurt ce que les peuples font !
Qu'un tel passé pour l'âme est un gouffre profond ! »
Victor Hugo

Sous le crépuscule naissant,
Le ciel s'assombrit. Connaissant
De l'histoire son épistrophe,
Le mystérieux sphinx théosophe,
Gardien du monde souterrain,
Se souvient des lances d'airain,
Du sang qui ravinait les champs,
Des pleurs, de l'absence de chants.

La figure laurée, l'orant,
Le regard levé, implorant,
Se traîne jusque la hauteur.
L'antique sphinx consolateur
Et la belle ange anéantie,
Mains, visages en synanthie,
Communient sous ce ciel d'automne
Que la fumée noire cotonne.

Au-dessus des derniers flambeaux
Résonne le chant des corbeaux
Qui seul apaise mon émoi.
Ô belle ange, pleure avec moi.

Les Hurlements du néant



La chambre,
Havre de solitude où nage le tourment,
Havre aux sanglots parfaits, sans perle ni sans lame
Où se noient les espoirs, où l'esprit, doucement
S'émembre.

Néant !
Écho cannibalesque et pourtant oriflamme
De l'angoisse absolue, de l'infinie terreur,
Dévoreur d'étoiles scintillantes en l'âme
Séant.

Ô chambre,
Havre tumultueux, règne du dévoreur.
Au travers de la nuit, ténèbre sidérale,
Le poète, l'esprit encore épars, l'horreur
Remembre.

Néant !
Oh ! Toujours le néant ! La chute vespérale
Te couronne, ô néant. Tu domines, sournois,
La nuit et son esprit — agonisant d'un râle
Fluent.

La chambre,
Calice aux voluptés, sépales comme harnois.
Gouffres vertigineux, de la muse déclose,
Brasillent de grands yeux mêlés d'un vert siennois
Et d'ambre.

Néant !
Sans elle, fanaisons, mort des vers, de la prose.
Ton règne est annoncé, ô l'infinie noirceur...
Mais la beauté triomphe ; et ton empire explose
Béant !

La chambre,
Triste cénotaphe, souvenir de l'horreur,
L'odeur capiteuse de la muse vénale
Dont volent les cheveux, et qui avec hardeur
Se cambre.

Néant !
Toi, qui la dévorais, égérie virginale,
Quel prix vertigineux pour te croire envolé :
Agonie, souffrance, langueur libidinale.
Pourtant...

Flambe

Ici résonne
Résonne en moi
Incessamment
Son nom béni

Ô me pardonnerez-vous ? si je paraphrase
Le grand Paul Verlaine en vous disant faire souvent
Ce rêve étrange et pénétrant, car oui, souvent,
Je fais ce rêve familier qui m'embrase.

Il est nappé d'une brume lourde et épaisse,
Avec comme seules lumières brillant
Dans le ciel la lune et ses larmes criant
En silence sa solitude et sa tristesse

— Mais a-t-on déjà vu la lune autre que triste ?
À travers les vapeurs diaphanes elle vient
Flatter votre peau et alors ce corps devient
Une statue d'albâtre, chef-d'œuvre d'artiste ;

Et comme si Rome était encore l'Impériale,
Comme si brillaient Athènes, Sparte ou Argos,
Vous, mon Aphrodite Ourania ou Pandémos,
Sous cette obscure lumière vespérale,

Vous m'apparaissez. Beauté pâle, hellénistique,
Vos cheveux brillent sur vos épaules, couchés
Comme si le roi Midas les avait touchés.
Je m'imagine leur parfum, arôme antique

Venu d'orient, de Grèce ou de la Rome antique,
Douce odeur d'ambroisie ou peut-être de fleur ;
Sa senteur flamboyante est pour moi un bonheur
— Un ravissement m'évoquant l'art romantique.

Voilà que nos regards se croisent — tragédie.
Soudainement, par pudeur ou par cruauté,
Votre visage disparaît — atrocité.
Vous commettez ce geste qui me congédie :

Vous me tournez le dos. La longue chevelure
Qui nimbait vos traits d'ange s'allie désormais
À la brume pour vous voiler à mes yeux, mais
S'esquisse toujours devant moi votre charnure

— Aussi, je laisse mon pied rompre le silence.
D'un premier pas qui résonne pesamment,
Anxieux, je m'approche inexorablement ;
D'un deuxième, puis d'un troisième pas j'avance.

Alors que j'avance, des frissons me parcourent.
Je suis comme attiré par ce reflet opalescent
Sur votre épaule nue — je me sens tumescent.
Dans vos longs cheveux blonds et lisses, mes doigts courent ;

Mon visage s'y plonge, enivré du parfum ;
Mes mains libèrent vos épaules douces, blanches,
Puis glissent le long de vos bras jusque vos hanches
Nues, et votre cou, mes lèvres l'effleurent enfin.

Mais Hélios, dans son aurorale cruauté,
Vient lécher mes paupières de ses rayons,
Ne me laissant pour vêtement que ces haillons :
Les souvenirs écorchés de votre beauté.

À cent lieues des esquisses adipeuses
Que tu traces en lignes vaporeuses
Incarnant un chimérique reflet
Sur tes toiles ou ton carnet secret,
Je ne vois, face à moi, ithyphallique,
Que ta silhouette nue — idyllique.
Car si ton pinceau sait tout magnifier,
Pour te peindre, sans vouloir te défier,
Tu ne peux pas t'y fier.

Je m'effondre devant ta chevelure
Nimbant ce corps, travail de ciselure
Mêlé d'or et de platine ; ces yeux,
Sucrés, teintés d'ambre et de miel, je veux
Les voir pleurer — passez-moi par les armes —
Pour pouvoir juste en goûter quelques larmes.
Je veux caresser ton flanc déchiré
Ou le haut de ton ventre lacéré,
Et pourquoi pas te claquer une fesse
Qu'un rose teinte avec délicatesse
Pour y laisser de ma main le dessin.
Puis je déposerai un doux larcin
Sur ces joues de petite fille sage
— Je ne rêve que de baiser ce visage,
Ô et ce corps en nage.

Comment ensuite ne pas te jeter
Sur le sol ou sur le lit et lever
Tes jambes, qu'elles pointent vers la lune.
Puis dans cette position opportune
Me glisser entre elles et de mes mains
Saisir tes hanches, suivre le chemin
De tes plaies, lécher une cicatrice
Ou alors embrasser ton ventre lisse
Tout en te tenant les bras fermement
— Que tu te sentes à moi un moment.
Enfin, arriver à ces éminences,
Ces deux misérables protubérances,
Ces arènes ravinées par le fer :
Tes deux seins qui ont traversé l'enfer.
Ô tu aurais pu, comme sainte Agathe
— Qui l'a souffert sans qu'elle ne se débatte —
Avec une pince les arracher
Et avec ton sang rouge, tout tacher,
Couvrir le sol et ton corps de garance,
J'aurais eu pour toi la même attirance.
Ô superbe comme sur ce tableau :
L'Agathe de Francesco Guarino
— Pas celui de Piombo.

Comme Hélios a chuté et que sonnent complies,
La voûte céleste surgissant du néant
Se pare d'étoiles en un reflet géant
De mes iris, toiles d'astérismes emplies.

Orion, sur les cornes du taureau, rocambole
Sous le regard ravi du vieux cocher, clappant
Avec joie ses deux mains. Éridan se répand
Inexorablement le long de la coupole.

Andromède brille nue dans le firmament
— M'évoquant ma divine et belle fiancée.
Enchaînée, tend-elle la paume vers Persée ?
Veut-elle retrouver les bras de son amant ?

Peut-être songe-t-elle à chevaucher Pégase,
Hurler, cheveux au vent, sa joie ou son malheur,
Cataractant du ciel, sans peur et sans douleur,
Avant qu'au sol enfin son roussin ne s'écrase.

L'étoile du Berger, opale scintillante,
Ô Vénus callipyge à la robe amarante,
Dévoile sa rondeur à Mars, à Jupiter,
Tandis que Saturne, seul dans son bain d'éther

Et regardant au loin cette peinture immense,
Comme un jeune prince, parade ses anneaux,
Honorant cette toile embrasée de fanaux
— Ces astres magistraux qui chantent en silence :

Vastes nébuleuses spirales
Des éternités sidérales
Sur ce vélin fuligineux
Au gabarit vertigineux
Dansant sur une symphonie
De grands amas en syntonie ;
Étoiles en défloration
Et trous noirs en dévoration,
Des iridescences pulsantes,
Des comètes opalescentes,
— Perséides cavalcadant
Dans cet univers spumescent ;
Ô de splendides galaxies
Abritant, en ataraxies,
La trop rougeoyante Arcturus
Et la bienveillante Sirius,
Une Bételgeuse mutine
Ainsi qu'une Deneb lutine,
Une Véga, une Altaïr
— toutes semblent s'épanouir
En ces personnages antiques,
Constellations ithyphalliques
Ou innocentes tapissant
À travers ce trait lactescent
La divine coupe céleste
De cette opacité funeste.

Dans ce silence,
Des larmes s'épanchent, sous la pâle uranie,
De mes iris noircis, ne pouvant s'abstenir,
De mon Iris, noircie — au triste souvenir
De cette aorasie voilée de vésanie.

Dans ce silence,
Que seuls interrompent les murmures du vent,
Le bruit de mes genoux heurtant le sol de pierre
Éclate bruyamment, comme un coup de tonnerre
Ne laissant après lui qu'un écho survivant.

Et ce silence,
Sonne comme le chant d'un élégiaque adieu ;
Ce silence, le vôtre est aussi angoissant,
Ce silence, le vôtre est aussi terrifiant
Et plus glaçant encor que l'absence de Dieu...

Il était un vase de porcelaine
Posé sur une grande table en chêne.
Las ! je le poussai d'un geste innocent
— Il vrilla. Le vernis opalescent
Qui brillait, scintillait sous la lumière
Venant de la croisée du mur de pierre
Répercutait tour à tour nos regards ;
Nous étions assis tous deux, comme hagards.
Las ! je lutinais encore le vase
Qui virevolta sans qu'il ne s'écrase.
Ce vaisseau ivre n'avait peur de rien,
Il se mouvait d'un pas vif, aérien ;
Il frôlait les bords, fier comme un vicomte.
Je le regardais, sans me rendre compte
Qu'il vacillait trop pour ne pas chuter
— Si seulement j'avais su m'arrêter...
Las ! las ! je le vis chanceler, instable,
Avant de basculer hors de la table.
J'aurais tant voulu que vos yeux de miel
Me fusillent ou se lèvent au ciel,
Ou que sur mon bras, votre main se pose
Afin que ma folie se décompose
— Que vous me murmuriez tout simplement
À l'oreille des mots d'apaisement.

Je ne pris pas tout de suite conscience
Du désastre et gardait mon insouciance.
Vous, restiez atone, car rien qu'au bruit
Vous saviez que le vase était détruit.
Mais moi, en voyant au sol les brisures,
J'imaginais ressouder les jointures,
À la japonaise, en utilisant
Quelque laque mêlée d'or ou d'argent.
Alors, comme je me voilais la face,
Sous mes yeux tristes, d'un geste sagace,
Pour quelque part me servir de nocher,
Ces éclats qui jonchaient notre plancher,
Du talon vous les avez écrasés
— Le beau vase était à jamais brisé.

Et lapsum angeli

Ô ciel ! Ô nuit ! Ainsi, c'est donc cela déchoir...
Nulle imprécation, nulle colère divine ;
La sentence ? pas même une phrase assassine
— Seule la gravité qui reprend son pouvoir.

Ô tant d'æons passés tout en haut de mes nues
À observer, taiseuse, ces morts advenues.
De mon éternité, j'ai épié tant d'horreurs,
Contemplé massacres, agonies et malheurs :

J'ai vu le déluge s'abattre,
Oui, anéantissant chaque âtre,
Engloutissant des monts glorieux,
Des plaines, des hameaux heureux
— Ce jusqu'aux dernières chandelles.
J'ai pu admirer, grâce à elles,
Les trompettes de Jéricho,
Les murs tomber sous leur écho.
J'ai pu voir la chute de Troie
Et Ulysse servir de proie ;
Ménécée sauter des remparts,
Thèbes offerte aux charognards.
J'ai vu l'Acropole souillée
En haut d'une Athènes pillée ;
Et sur le mont sacrificiel
Le fils de Dieu monter au ciel
Comme moi j'en tombe, bannie.
J'ai vu Rome en une sanie
S'anéantir nonchalamment,
Elle qui était au firmament.
J'ai vu des vagues de croisade
Rouler sur l'Orient, myriade
D'hommes armés qui se jeta
Pour sauver la Terra Sancta.
J'ai vu la peste se répandre
Et des milliers d'incendies prendre,
Le déclin de tant de nations,
L'agonie de tant de passions.

Les prunelles vides, bien qu'emplies d'amertume,
J'observais, aride, tragédies et splendeurs.
Nulle ne m'a touchée, moi, parmi ces malheurs,
Comme son affliction infinie — et sa plume.

Pensées errantes
Bougies fumantes
Orgie de vin
Souffle divin
Douce atonie
Lente agonie
Un aigle au flanc
Larmes de sang
Encre de larmes
Traçant des carmes
Pour le néant
Innocemment

L'aiguille sur l'horloge a beau tourner,
L'aurige dans le ciel Hélios charrier,
Les ombres chaque nuit tomber sur la ville,
Cette grande procession inutile
De mots corrosifs — mes insanités —
Sont oripeaux emplis d'inanités.

Charmant coutelas en soif de garance,
Est-ce donc toi ma seule délivrance ?
Ton reflet, un éclat sur l'horizon,
Ton offre, mon seul acte de raison.
Si j'étais plus mâle, dis-moi, viendrais-je
Dans ma poitrine ta lame planter ?
Ne laissant plus mes démons me hanter.
Si j'étais plus mal, peut-être oserais-je...

Quel est ce fil invisible et ténu
Qui las me retient encore à la vie ?
L'amour du beau, l'art, ou la poésie ?
— Sa présence seule m'a retenu.
Du dehors, elle me regarde en silence.
Ange de lumière, elle n'a pas conscience
Qu'elle est ma muse, mon inspiration,
Qu'elle nourrit ma dernière passion.

Autres poèmes

De la croisée opaline rayonne
Une lumière froide et immaculée.
Le regard perdu vers cette vesprée
Tu vis coupée du monde, jeune madone.

Les meubles et les murs couleur céruse
Ne brisent ici nulle solitude.
Tu es là, sereine, sans turpitude,
Et pour mon âme meurtrie, une muse.

Le silence de Dieu n'est plus, pour moi,
Source de terreur : Je suis en émoi
Face au silence de ce blond torrent

Ondoyant sur ton épaule dorée,
Caressant tes jambes nues, mordorées.
Je m'effondre à genoux ; je suis orant.

J'avais comme perdu foi en la vie.
Élans de passion, de désir, d'envie,

Tremblements, frissons, simple émoi :
Envolés — plus rien ne sourdait en moi.

Doucement un froid brumeux prenait place
Emplissant mes meurtrissures de glace.
Soudain, comme un flot de lave, je vis surgir,
Incandescence bénie, du désir,
Rouvrant des parts de moi pourtant scellées.
Élégance des mots et corps mêlées.



Jouissant du silence sur ces quais embrumés,
Je distingue à travers les croisées quelque vie ;
Ces êtres qui veillent encore sans envie,
Les forçats, les solitaires, les mal-aimés ;

Mes amis inconnus, compagnons d'infortune
En quête d'affection, d'oubli ou d'assommoir,
Connivence des maux, concert du désespoir,
Ô misère infinie, solitude opportune...

Venant briser mon soin, se tire à l'horizon
Une fragile allure enveloppée d'un châle
Qui borde et dissimule un visage si pâle
Qu'on le croirait chanter quelque triste oraison.

Comme le vent souffle sur ces quais gris et vides,
Le puissant Éole, sensible à mon émoi,
S'empare du foulard et découvre pour moi
Ce charmant visage constellé d'éphélides.

C'était comme voler un trait de nudité :
Ses pommettes rondes, ses yeux de chrysoprase,
Ô ses longs cheveux roux que le soleil embrase,
Qui dansent sous l'aurore avec légèreté.

Aurore, est-ce son nom ? Je me plais à le croire.
Trop calme, trop belle — le nacre d'un éveil —
ne pouvant que se joindre au lever du soleil,
Elle pourtant si triste sans son châle en soie noire.

Le suivant du regard, ses yeux opalescents
croisent les miens. Ô Dieu ! Quelle mélancolie !
Seigneur... c'est elle aussi une sœur d'agonie
— Larmes invisibles, cœur et âme ignescents.

La locomotive, crachant de la fumée,
S'approche. Aurore s'avance de trois pas.
Elle fuit mon regard et ne me parle pas.
Elle se laisse choir sur la voie embrumée.

Je n'entends pas un bruit : ni pleurs, ni hurlement.
C'est un calme étrange qui emplit l'atmosphère ;
Alors, un peu sonné, égaré, je me terre
Dans un long mutisme — mon seul apaisement.

J'ai beau me tenir droit, silencieusement,
Chaque discours, pensée, murmure, commentaire,
Oui, chaque impression est un pas supplémentaire
Sur le sentier qui mène à mon effondrement.

Si je le sais dormir d'un éternel sommeil
Et qu'il ne reverra plus jamais le soleil,
Je ne réalise toujours pas son absence.

Si j'entends encore ses rires, ses humeurs,
Ils ne font que trahir ces sinistres horreurs :
Son corps rigide, froid, et son profond silence.